APPAM

  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille
Accueil Actualités Juillet 2009 - L'espace plein la vue : le récit du lancement de la mission STS-127 avec Julie Payette

L’espace plein la vue

par Philippe Barbaud (C-GWGN)

 

 Lorsqu’au début du mois de février 2009 nous reçûmes, mon épouse et moi, une lettre de la NASA nous invitant à assister au lancement de la navette spatiale Endeavour au Centre spatial Kennedy (KSC) en tant qu’invités de Julie Payette, la surprise fut presque totale. Je dis “presque” parce que la même invitation nous avait été adressée lors de sa première mission (STS-96) dans l’espace en 1999. Soit dit en passant, je préciserai dans un encadré en fin d’article dans quelles circonstances j’ai connu l’astronaute car cela intrigue énormément mon entourage. Malheureusement, nous n’avions pas pu nous rendre sur place en Floride à cette époque. C’est donc à St-Hubert, dans la pénombre d’un petit amphithéâtre de l’Agence spatiale canadienne, que nous avions partagé avec la famille et les amis de l’astronaute les moments intenses du lancement transmis en direct sur grand écran.

Mais cette année, c’était autre chose pour le retraité que j’étais devenu ! Ravis et flattés que notre jeune amie nous ait accordé le privilège de nousmaintenir sur sa liste d’invités, nous prîmes sur-le-champ la décision de faire d’une pierre deux coups, à savoir d’assister au lancement de la mission STS-127 et de prendre nos vacances d’été en Floride. Une occasion unique, pour moi, de connaître enfin cet état du sud des États-Unis, dans lequel je n’avais mis les pieds, de toute ma vie, que le temps d’un transit à l’aéroport de Miami. On se souvient que le décollage était prévu pour le 13 juin 2009, à 19h17. Une fois notre décision prise dans une sorte d’excitation fort joyeuse, notre état d’esprit devint une sorte d’antidote aux rigueurs incessantes de l’hiver et aux supplices du printemps. Grâce à un code d’accès fourni par la NASA, j’ai pu m’instruire jour après jour sur le déroulement des préparatifs, et ainsi nourrir la passion du pilote que je suis pour tout ce qui vole autour de la Terre et se déplace dans l’univers cosmique.

Munis de nos laissez-passer pour KSC reçus par la poste, nous prenons la route le 8 juin à destination de Cocoa Beach, une ville balnéaire située à une dizaine de kilomètres au sud de Cap Canaveral. Au diable ce foutu printemps qui assassine le moral ! Quel bonheur, alors, que de rouler plein sud vers Philadelphie, où nous arrivons en fin d’après-midi ! Une étape de 740km. Déjà, l’air est bien plus chaud, et la verdure a repris ses droits. L’excitation du voyage s’amplifie au fur et mesure que change le décor. A Fayetteville, en Caroline du nord, où nous passons la nuit suivante, la chaleur est palpable et la nature plus exotique. Finalement, le lendemain, c’est la découverte du paysage floridien et de son climat. C’est vrai qu’il fait chaud, très chaud, en Floride pendant l’été... Nous en faisons une expérience concluante puisqu’à cause d’une panne de système, nous avons roulé depuis la veille nos 900 kilomètres d’autoroute sans air climatisé. C’est que mon véhicule a déjà ses dix ans bien sonnés...

Peu importe, ce choc environnemental nous conforte dans l’expérience du dépaysement auquel nous aspirions pour nos vacances. Je réalise après coup qu’elle a participé intimement à celle de l’exploit technologique auquel nous allons assister dansmoins de 72 heures. En effet, bien que le site bétonné du pas de tir ait été érigé dans une immense zone marécageuse en bordure de mer, on éprouve constamment la sensation de circuler dans le pays des alligators et des mangroves. Le premier contact avec la plage de la “Space Coast” est alors saisissant. Vers le sud, c’est à perte de vue qu’elle s’étire presque rectiligne, vaste étendue de sable fin, presque déserte, entre la mer paresseuse et le front de mer constitué par un chapelet de bâtiments à l’architecture hétéroclite. Vers le nord, une courbe ‘orbitale’ dirige l’oeil jusqu’au cap Canaveral, où de là, il se fixe obstinément sur les deux tours jumelles du pas de tir qui se détachent sur l’horizon. Si lointaines et si dérisoires face à la mer, mais pourtant si émouvantes à l’instant même où j’imagine les sept humains qui vont se faire catapulter dans le cosmos... Impossible à cette distance de distinguer la navette, mais je sais qu’elle est bien là, dissimulée à la verticale derrière ces deux pylônes esseulés. Me voilà déjà dans un état d’esprit jamais éprouvé dans ma vie, la sensation de vivre sur la ligne ténue qui sépare la fragilité absolue de l’oeuvre humaine et la colossale force d’inertie de notre univers.

Nous passons les deux jours suivants à nous familiariser avec les environs de notre motel. Nous faisons nos courses et nous résignons à cuisiner avec des produits uniformisés. Mais surtout, nous nous inquiétons de temps qu’il va faire. La météo ne semble pas vouloir coopérer pour le 13. Nous faisons l’expérience d’un de ces orages de fin de journée dont seule la Floride a le secret, semble-t-il. Notre inquiétude augmente à l’heure du thé avec le déchaînement assourdissant des gigantesques cumulo-nimbus. Cela ressemble à une conspiration de la nature visant à démontrer la témérité des hommes. C’est sous une pluie battante que nous nous rendons à une réception donnée la veille par l’Agence spatiale canadienne pour fêter l’événement. J’y retrouve les parents de Julie Payette et plusieurs amis du groupe que j’avais perdu de vue depuis le “bon temps” où on travaillait ensemble. Le tout premier à adresser la parole aux invités fut Billie Flynn, le mari de Julie Payette, que je ne connaissais pas. L’homme m’impressionne, il va sans dire, puisque je sais qu’il est pilote d’essai pour Lockheed Martin Aeronautics Company. Un “pro” des avions, lui. Mais je suis conquis dès les premiers mots de son allocution, presque toute en français, et ma foi, un français de fort bonne tenue. Avec humour, il se présente comme “monsieur Payette” en cette soirée donnée en l’honneur de son astronaute d’épouse.

Enfin, le 13 arrive. Chaleur suffocante, humidité collante, fraîcheur éolienne inexistante. La télévision nous informe. Le lancement peut être remis à tout moment. Mais nous devons partir tôt pour éviter l’embouteillage du KSC. Nous partons. Maintenant familiers avec les lieux, nous savons par où passer. Dès la première barrière de contrôle, un immense panneau lumineux annonce : Launch scrubbed ”. Euh ! Pardon ? Ça veut dire quoi, au juste, “scrubbed ”, dans votre jargon ? Le garde me regarde... intensément, mais nous étions des “guest VIP ”, comme l’indiquait notre carton bien en vue sur le tableau de bord. Il y a un pépin mécanique, nous explique-t-il sans autre détail. Nos soupçons viennent d’être confirmés. Le lancement est annulé. Nous rebroussons chemin et revenons à la noirceur en sens inverse d’un bouchon de plusieurs kilomètres... Nous apprenons en route que la valve de trop-plein du réservoir d’hydrogène liquide s’est bloquée. Le risque d’une explosion fatale est à la merci d’une étincelle ou d’un coup de foudre qui n’a rien de romantique, vu la météo tropicale du moment. Il faut vider et purger l’immense réservoir durant la nuit. Le report au lendemain se fait sous toute réserve, pour ainsi dire. Un report en juillet est même évoqué en raison des échéances imparties aux autres lancements prévus. Notre séjour en Floride prend une drôle de tournure...

En route, nous apprenons que c’est éventuellement remis au lendemain, sinon au mercredi 17, mais à 5h40 du matin. Confiants et sereins, nous faisons le lendemain une journée de plage musclée par une sacrée promenade de 10 kilomètres. Sans baignade. Ce jour-là, des milliers de requins avaient envahi le littoral. Spectacle épouvantable que ces squales frénétiques et brutaux, qui osaient faire leur sparages à quelques mètres de nous, dans même pas deux pieds d’eau ! Certains étaient aussi gros qu’un dauphin. Toutes ces dorsales qui marsouinaient à fleur d’eau nous donnaient la chair de poule. Le soir, nous fûmes plus futés. Nous étions à l’affût du go final sur la chaîne du KSC. L’annonce que la seconde tentative serait avortée est tombée avant qu’il soit temps de monter en voiture. En écoutant le journal de fin de soirée, nous apprenons que la réparation de la valve n’a pas réussi, et que la NASA reporte officiellement le tir au mercredi, le 17 juin, à 5h40 du matin. Nous faisons contre mauvaise fortune bon coeur en organisant les retrouvailles de notre petit groupe dans un restaurant “amérixicain”. Nous nous résignâmesà boire du vin rouge à peine moins chaud que l’eau de la piscine, mais rien qui puisse porter ombrage à la chaleur de l’ambiance. Certains d’entre nous doivent reprendre l’avion dare-dare le lendemain. D’autres se démènent pour changer la date de leur billet de retour malgré la pénalité. Il faut prolonger les réservations d’hôtel, prévenir les proches du Canada et même d’Europe, avertir l’école des enfants, etc.. Que d’imprévus pour ceux et celles qui ont des comptes à rendre ! Franchement, la retraite est loin de me peser...

Les jours suivants ressemblent davantage à de vraies vacances. Nous sillonnons la région de long en large. Nous visitons le centre historique de Cocoa. Nous y repérons un resto français ainsi qu’un café italien avec accès gratuit à Internet. Mon portable me permet enfin de récupérer du courriel dans lequel Julie nous livre quotidiennement son journal de bord pendant qu’elle est en quarantaine. Nous ne cessons de penser à elle. Comment vit-elle ces incessantes contrariétés du destin dans sa cellule aseptisée ? Mais je la connais assez bien pour ne pas trop m’en faire avec son état d’esprit. Cette fille, c’est de l’acier trempé, au moral comme au physique. C’est ce sur quoi j’avais insisté en 1992, auprès de l’Agence spatiale canadienne, alors qu’elle procédait au recrutement de nouveaux astronautes. Mais en 2009, la jeune fille que j’ai connue est devenue une mère, une épouse, une fille aînée, une soeur, une icône nationale... Pourrait-elle flancher à la dernière minute ? 

Arrive la soirée du 16 juin. Nous prévoyons nous lever à 3 heures du matin pour éviter l’embouteillage. Vers 5 heures, nous pénétrons dans KSC avec nos laissez-passer par une porte dérobée réservée aux VIP et aux proches des astronautes. Il fait nuit noire, mais le site est violemment éclairé. Je crois revivre certaines scènes de Rencontre d’un troisième type. Une foule tonitruante se remue comme une méduse effarée, de tous bords, de tous côtés. Des nuées d’enfants vont jusqu’à assourdir le compte à rebour des haut-parleurs. Des centaines de spectateurs qui ont payé leur entrée se sont installés sur un terre-plein devant un écran géant avec sacs de couchage, chaises de plage, nintendo et coca-cola. La fébrilité s’empare de nous, et nous avons hâte de monter dans l’autobus des VIP de “notre” astronaute. Mon épouse s’immobilise brusquement. Elle croit avoir entendu l’infâme scrubbed ” dans les haut-parleurs. Déjà, plusieurs familles plient bagage. Mais la nouvelle s’abat définitivement sur cette foule désemparée, telle une bourrasque de verglas. Encore une fois, “the launch is scrubbed ”... Je hais ce mot ! Non, je l’haïs... Dépités comme des milliers d’autres par cette troisième tentative avortée, nous regagnons notre motel sous une pluie diluvienne.

Nous apprenons le lendemain que le lancement est reporté cette fois au... 11 juillet. Or notre motel est réservé jusqu’au 25 juin. Amèrement déçus, nous réévaluons la situation. Nous venons de rater une occasion unique d’assister au lancement d’une navette. Plus rien ne nous retient à Cocoa Beach. Nous décidons alors d’écourter notre séjour dans ce motel, et allons consacrer le temps qui nous reste à voyager jusqu’à Key West, à écumer le parc des Everglades et à passer quelques jours à Washington lors du retour, ainsi qu’on l’avait d’ailleurs envisagé avant de partir. En cours de route, nous dûmes décliner l’invitation de la NASA à venir de nouveau assister au lancement du 11 juillet. Bref, le 29 juin, nous étions de retour à Laval, fiers d’être bronzés. Était-ce la fin d’une aventure vouée à se terminer en queue de poisson ? Eh bien non !

La température est exécrable au Québec en ce moment. J’enrage à l’idée de rater un événement aussi spectaculaire et une occasion aussi unique d’y assister. Brusquement, la lumière se faufile dans mon esprit chagrin. Qu’est-ce qui nous empêche d’y retourner ? Du temps ? Nous en avons. Des obligations ? Nous n’en avons pas. Du fric ? Bof... Ni une ni deux, je courrielle un message à Julie pour lui demander si elle peut intercéder auprès de la NASA pour qu’elle nous fasse réinscrire, malgré l’échéance du 24 juin dernier. Elle me répond que non seulement ça marche, mais en outre que nous monterons à bord de l’autobus de la famille plutôt que des VIP. Gloire aux Américains en ce 4 juillet ! Je réserve donc deux billets d’avion pour Orlando, ainsi qu’une voiture auprès d’un locateur. Par chance, il y a de la place dans un autre petit motel de Cocoa Beach, que nous avions repéré sur une partie plus sauvage du front de mer. Le 9 juillet au soir, nous y arrivons. C’est avec ravissement que nous retrouvons la chaleur, le sable, les crabes et les orages. Presqu’incrédules, nous savourons notre retour en faisant une promenade nocturne au rythme des mugissements d’une mer agitée.

Enfin, le lundi 11 juillet, c’est le jour J. Nous avons rendez-vous dans le parc de Kiwanis Island. C’est le lieu de rassemblement des proches des sept astronautes. Sept autobus tout blancs nous y attendent. Le convoi s’ébranle pour nous conduire directement au bâtiment Apollo/Saturne V érigé sur la Banana Creek, et où sont regroupés tous les invités avant le lancement. Nous pénétrons dans la zone à accès restreint et passons devant diverses installations, dont les rampes qui conduisent au pas de tir à partir du fameux Space Lab Building où sont assemblées les navettes et leur fusée en position verticale. Il est 18 heures quand nous arrivons sur le site. Le compte à rebour est commencé depuis plusieurs heures, et chaque responsable donne son go à tour de rôle dans les hauts-parleurs. L’ambiance est palpable dans cet immense bâtiment consacré à la titanesque fusée Saturne V suspendue au plafond. Mais l’heure approche, et le décompte indique !29 minutes à l’écran lumineux. Le décollage doit avoir lieu à 19h39. Nous quittons l’air climatisé pour les estrades en plein air. Dehors, l’air est suffocant d’humidité. Nous nous asseyons à côté des parents de Julie et observons les alentours. Hélas, c’est pour moi un moment de déception. Bien sûr, on voit distinctement les deux pylônes de l’autre côté de la rivière Banana, vers le nord. Mais de navette, point. Tout le dispositif est dissimulé par l’immense échafaudage des deux tours de métal. La fameuse photo du bel oiseau blanc sur le dos de son réservoir orange, ce n’est pas celle des spectateurs que nous sommes...

Les familles prennent graduellement place autour de nous, et les gens parlent entre eux avec retenue, tout en jetant un regard anxieux sur l’enseigne lumineuse du décompte. Mais c’est surtout vers le ciel que les yeux se tournent constamment car le temps est à l’orage. A 15 noeuds (27.8 km/h), le vent frôle la limite tolérée. La ligne de front se démarque exactement au-dessus du littoral. Au loin, à l’intérieur des terres, des éclairs fusent sans arrêt. Ça barde au-dessus de Titusville ! Les hélicoptères de la météo passent et repassent au-dessus de nos têtes. Les règles de sécurité sont formelles : pas de décollage s’il existe un risque de foudre dans un rayon de 20 milles non seulement autour du pas de tir, mais aussi de la piste d’atterrissage des navettes située à plusieurs kilomètres de là, en cas de retour précipité après le décollage. Cette fenêtre météo doit durer au moins 30 minutes. En outre deux des trois aéroport de dégagement situés en Europe (un en France et deux en Espagne) doivent être libres de toutemenacemétéorologique. Décidément, ça s’annonce mal. Le dernier go doit être donné par la responsable de la météo au plus tard 10 minutes avant la mise à feu. Le chrono indique - 15. Les gens se sont tus. Tout le monde est assis. Brefs et mystérieux, les échanges radio avec les astronautes s’égrènent au-dessus des estrades. Et le verdict tombe dans un silence tendu : “The launch is scrubbed ”. Décidément, ce mot nous empoisonne la vie. C’est un quatrième no go.Le lendemain soir, même heure, même scénario. Les proches sont tous réunis à la Kiwanis Island. Ils attendent le signal de monter à bord de leur autobus. Il ne viendra pas ce soir- là non plus. Comme de fait, la nouvelle se répand comme l’éclair : le pas de tir numéro 39A subit les assauts d’un orage tropical, ce qui ruine tous les espoirs. Encore une fois, “scrubbed ”. Honni soit ce vocable ! Chaque échec coûte 1 million à la NASA. En outre, les quelque 1.5 millions de litres d’hydrogène liquide que contient le réservoir principal doivent être vidangés et brûlés à chaque fois, à cause des risques d’impuretés. Quel gâchis !

Nous commençons sérieusement à désespérer après cette cinquième déconvenue. Notre retour par avion doit impérativement se faire jeudi en raison de l’affluence de passagers à l’aéroport d’Atlanta durant le week-end. Pas de report possible. Demain, c’est notre ultime chance de vivre un épisode unique de notre vie. Sur Internet, j’écris ce message à Julie:

“Tiens bon dans l'adversité de Dame Nature ! Nous serons toujours là demain soir (mercredi) et ne cessons de penser à toi et à tes compagnons de voyage, toujours attachée, sanglée, renversée, bâchée, casquée, visionnée, enregistrée et j'en passe, pendant toutes ces heures de pré-vol, alors que nous sommes à 5 miles de la rampe en compagnie de tes parents et amis.”

Dès le mercredi matin le 15 juillet, la télévision annonce que le lancement aura lieu à l’heure prévue, 18h03. Mince consolation, vu le ciel surchargé qui nous menace encore aujourd’hui... A 15 heures, nous rejoignons la foule des proches réunie à Kiwanis Island. La maman de Julie semble éprouver de l’anxiété. Son papa, sous son flegme apparent, est moins disert que d’habitude. Nous-mêmes nous sentons tenaillés par la fatale échéance. Mais le cortège des autobus s’ébranle. Est-ce un signe de bon augure que ce ciel parfaitement dégagé au-dessus de la mer ?

Nous reprenons place sur les estrades extérieures. Le décompte lumineux affiche - 25. Ce soir, la météo n’est plus l’adversaire. Le ciel est superbe à des kilomètres à la ronde. Soudain, le désordre agite les gradins. Incrédules, nous suivons des yeux un énorme alligator qui longe la berge, juste à nos pieds. Puis un deuxième, plus loin. Nous sommes fascinés par leur trompeuse indolence. La diversion occupe nos esprits. Mais bien vite nos yeux reviennent au tableau lumineux. Il indique - 11 minutes. Pas encore de no go. Je me sens fébrile. A !10, retentit l’ultime go. C’est l’explosion de joie. Au loin, à cinq milles d’où nous sommes, les deux énormes tours de métal montent toujours la garde, comme si de rien n’était. Les minutes se raccourcissent, mais mon rythme cardiaque s’accélère. Je serre le bras de Francine. Je ne prendrai pas de photos. Notre guide le fera. C’est un habitué. Je fixe intensément le - 2 du cadre électronique. Je n’arrive pas à y croire. Et, comme dans une bulle, j’entends : “Lift off ”.

Au même instant, je vois deux énorme nuages propulsés de chaque côté des tours. Je n’entends rien, car toute la nature s’est tue. Cette absence de bruit a quelque chose de surnaturel. Et je la vois enfin, cette navette, qui s’élève lumineuse et silencieuse à travers un Himalaya de fumée impétueuse, petite chose blanche perchée sur sa baleine orange. Elle monte et se met aussitôt à pivoter lentement sur elle-même et sur le dos. Avec élégance, elle s’incline vers l’horizon, non pas vers la mer mais à l’opposé. La gracieuse chorégraphie de cette rotation m’émerveille, et je redoute de voir tomber une si fragile invention. Déjà la traînée de fumée se découpe dans le ciel immaculé, mais tout est encore silence... jusqu’à l’instant même où tout bascule dans un vacarme assourdissant qui n’en finit plus de gronder à travers nos corps. Les 10 secondes de décalage nous ont rattrapés. Le son terrestre rejoint la vision céleste. Un tsunami de décibels me ravage les tympans sans discontinuer, sans commune mesure avec ce jouet miniature qui file étrangement vers l’ouest et non vers la mer, presque à l’horizontale, à 51.6 degrés d’inclinaison. Comme dans une discothèque, je sens ma poitrine vibrer. Je pense : une jeune femme adulée et ses compagnons sont à la merci de cette puissance infernale. Mes yeux s’embuent instantanément. Et si le pire arrivait ? Alors que l’engin s’amenuise au bout de son sillage de feu, c’est maintenant un bruit de pétarade qui taraude le ciel, comme dans l’apothéose d’un feu d’artifice. Je m’inquiète d’une telle incongruité. Presque ridicule, ce bruit de pétrolette s’estompe à mesure que la lueur orange disparaît peu à peu. J’enregistre à nouveau le brouhaha de mon entourage. Ma main ne s’est pas desserré du bras de Francine, et un chaud liquide me voile la vue. Julie est toujours de ce monde, au bout de son aiguille de fumée. Le pire est passé. Elle est maintenant presque en orbite. Il faut derechef quitter les lieux car avec un léger vent de face, les émanations toxiques de l’immense nuage qui roule encore au sol ne mettent que dixminutes à parvenir jusqu’aux estrades. Le spectacle est terminé. Neuf minutes de Floride viennent d’envahir ma mémoire pour le reste de ma vie.

En 1980, alors que j’étais président du comité de sélection , Julie Payette s’est méritée l’une des cinq bourses du MEQ dédiées au réseau des collèges du Monde-Uni, dont celle affectée au United World College of the Atlantic établi au pays de Galles du Royaume-Uni, à l’issue d’un e entrevue culminant un concours ouvert à tous les finissants de secondaire V du Québec. Elle a subséquemment agi pendant plusieurs années comme collègue du comité de sélection après son séjour de deux ans en Angleterre, alors qu’elle poursuivait ses études de baccalauréat en génie électrique à l’université McGill. Je suis particulièrement fier d'avoir été l'un de ses deux répondants auprès de l'Agence spatiale canadienne.